Nicholas est un homme d’affaires redoutable, froid, héritier d’un empire. Sa vie, organisée à l’extrême, n’a d’égal que sa platitude relationnelle, ou le glacial du marbre de la cuisine de sa somptueuse villa. Tout y est anticipé, contrôlé, calculé, et son anniversaire prochain n’est qu’une formalité pénible pour lui. Nicholas semble blasé de tout, y compris de la vie.
Pourtant, ce soir-là, en rentrant chez lui, une étrange vision l’arrête net : une marionnette-clown, allongée en travers de son allée, déposée là comme une invitation mystérieuse ; elle semble l’appeler à un jeu.
Un clown, ambassadeur d’une facétie… ou d’un piège sérieux.
Les bouffons tragiques
Les clowns trouvent leurs racines dans les plus anciennes traditions du théâtre comique. Dès l’Antiquité grecque et romaine, on croise des figures similaires : Bromios, avatar de Dionysos, les serviteurs moqueurs des comédies d’Aristophane, ou encore les bouffons et fous de cour du Moyen Âge. Tous partagent une même essence : la transgression des normes, le renversement des codes, et une satire sociale incarnée dans l’absurde.
Le terme « clown » apparaît en Angleterre vers 1550, dérivé de clod, signifiant « motte de terre », suggérant l’image d’un paysan rustre et naïf. Les premiers clowns de théâtre, à l’instar de Richard Tarlton et William Kemp, improvisaient des scènes burlesques à la fin des tragédies shakespeariennes, offrant au public un contrepoint léger aux drames plus lourds.
Du théâtre au cirque
Avec l’essor du cirque au XVIIIe siècle, le clown devient une figure centrale. Joe Grimaldi, pionnier du clown moderne, introduit un jeu burlesque mêlant pantomime et expressivité exacerbée, accentué par un maquillage outrancier. À sa suite, l’Auguste — personnage maladroit et extravagant — s’impose, incarné par des légendes comme Grock, Popov ou Zavatta.
Au XXe siècle, le clown se popularise encore davantage, s’invitant au cinéma burlesque avec Charlie Chaplin et Buster Keaton. Il devient alors une icône du comique, oscillant entre innocence et subversion.
Une étrange peur
Si le clown est censé faire rire, il inspire aussi la peur.
La coulrophobie ou peur irrationnelle des clowns, constitue un phénomène psychologique répandu.
Pourquoi une figure joviale peut-elle générer une telle angoisse ? Le maquillage outrancier du clown fige son visage dans une expression unique et artificielle : un sourire figé, des yeux disproportionnés, un nez rouge criard. Cette exagération du familier le rend inquiétant.
Freud évoque dans son concept « d’inquiétante étrangeté[1] » cette sensation de malaise provoquée par quelque chose de connu qui devient subitement étrange. Le visage humain, normalement vecteur de reconnaissance et de lien social, se trouve déformé par un maquillage qui en exagère les traits jusqu'à la caricature. Le clown incarne parfaitement cette dissonance : son apparence humaine est si déformée qu’elle devient perturbante, comme un masque qui empêche toute lecture authentique des émotions.
Ce paradoxe trouve un écho dans les expérimentations de Mary Ainsworth sur l'attachement[2] : Dans ses expériences[3], un enfant vit une situation apparemment banale - être dans une pièce avec sa mère - qui devient source d'anxiété par l'introduction d'éléments perturbateurs. Tout comme le maquillage du clown transforme le visage rassurant en masque inquiétant, le protocole d'Ainsworth transforme un contexte familier en source de stress. Dans les deux cas, c'est précisément la déformation du familier qui génère l'anxiété quand le visage devient masque, les émotions artificielles. On appelle « dissonance cognitive[4] » cette tension particulière entre le connu et l'inconnu qui caractérise l'inquiétante étrangeté, ce qui met le spectateur mal à l’aise.
Bouffon malgré lui
Nicholas, l’homme d’affaires implacable, est déjà, sans le savoir, le bouffon de sa propre existence. Prisonnier d’un sérieux oppressant, il incarne l’opposé du clown : rigide, méthodique, inflexible.
Son frère Conrad décide alors de briser cette rigidité en lui offrant un cadeau énigmatique : une carte-cadeau, invitation pour un jeu « récréatif » et mystérieux, conçu pour se déployer lorsque toutes les conditions seraient réunies.
Cette intrigue n’est autre que celle de The Game[5], le film de David Fincher où Michael Douglas incarne Nicholas Van Orton, face à Sean Penn dans le rôle de Conrad. Un thriller psychologique où l'homme de pouvoir, persuadé de son contrôle absolu, se retrouve prisonnier d'un engrenage chaotique élaboré pour le pousser à bout… et le libérer.
How fragile we are[6]
Le clown se moque de l’autorité, incarne le chaos et l’absurde. Le “jeu” se transformera en épreuve absurde et en chaos, pour amener Nicholas _ l’homme autoritaire et contrôlant _ à affronter son adversaire le plus redoutable : l’imprévu.
Au départ, Nicholas joue avec cynisme : il veut prouver qu’il ne peut pas être surpris.
Autant flatté que convaincu d’être au centre d’une mise en scène sophistiquée, il cherche à décrypter les mécanismes du jeu, d'en comprendre les rouages, d'anticiper les pièges tendus. Mais peu à peu, il perd pied. L’homme qui contrôlait tout n’est plus qu’un clown désespéré dans une tragédie dont les règles lui échappent. Il chute, littéralement et métaphoriquement, avant d’atterrir sur une croix placée là pour lui, point d’orgue d’une machination qui le dépasse.
« Discovering the object of the game, IS the object of the game[7] »
En anglais, « game » signifie à la fois “jeu” et “gibier”.
Au Québec, le film The Game sort sous le titre évocateur de “Jouer avec la mort”.
Ce jeu macabre n’a pourtant qu’un but : ramener Nicholas à la vie.
De magnat puissant et distant, il devient une proie traquée, forcée de redécouvrir son instinct primordial de survie. C’est aussi le paradoxe du clown : celui qui fait rire est aussi celui qui chute, celui qui trébuche ; celui qui, par sa maladresse, révèle l’essence même de l’existence.
Le jeu orchestré par CRS, la société organisatrice de jeux sur mesure, a forcé Nicholas à abandonner ses certitudes, à toucher le fond pour renaître.
Nicholas a fait l’expérience de la fragilité.
Et il a appris que l’on peut se relever de tout, à condition d’accepter de lâcher prise.
Parfois, la vie elle-même envoie de mystérieuses cartes-cadeaux : une séparation, une maladie, une perte…La vie, une aire de jeu sérieux ? Certains y verront une opportunité d’y jouer, de se donner en spectacle, ou de se transformer durablement.
- Marie-Christine Abatte - Psychologue & thérapeute
[1] Inquiétante étrangeté, « Unheimlich » en allemand
[2] https://ligue-enseignement.be/la-theorie-de-lattachement-bowlby-et-ainsworth
[3] « La situation étrange » : https://podeduc.apps.education.fr/video/3527-video-1-situation-etrangemp4/?is_iframe=true
[4] Pour aller plus loin : https://fr.wikipedia.org/wiki/Dissonance_cognitive
[5] https://www.youtube.com/watch?v=SK0Pqh2fH2k
[6] Chanson écrite par Julio Iglesias et chantée par Sting (1994)
[7] Réplique du film The Game